L'enfant qui changeait les pierres en arbres

Ceci est un récit, pensez à commencer par le début, c.à.d. par les billets les plus anciens.

Name: alban

Sunday, March 12, 2006

3. J'étais donc attablé

J’étais donc attablé dans une auberge de passage, à l’entrée d’un quelconque village, ruminant mes pensées et ma salade, envisageant peut-être, après une saison en la capitale, de partir à l’est avec les nouveaux colons, de peut-être contribuer à essayer de créer une société alternative aux cotés des utopistes qui s’y exilaient, ou même d’embarquer à bord de l’un de ces voiliers gigantesques qui partaient à l’assaut des îles du Matin pour en ramener histoires fantastiques et produits exotiques.
Perdu dans mes rêves, je ne prêtai d’abord pas attention au chahut qui s’élevait de l’autre coté de la porte, jusqu’à ce qu’on me prenne à parti, moi, Inquisiteur de la Vraie Foi.

Evidemment je ne pouvais pas passer inaperçu dans mon uniforme ocre qui, bien que taché de boue par mes pérégrinations, ne m’en permettait pas moins de bénéficier des faveurs des flagorneurs notables de province, et surtout d’inspirer la crainte et le respect dus aux pouvoirs que je représentais. On savait que j’avais fait étape dans cette auberge, on m’avait vu passer sur les chemins, et j’avais moi-même dû parader sur ces chemins pour montrer que l’Ordre n’était pas qu’un concept théorique et lointain, mais bien un pouvoir qui étendait son bras (son ombre ?) sur tout le territoire.

Et c’est donc tout naturellement vers moi qu’accourut un jeune homme tout juste pubère, en appelant à l’inquisiteur pour juger la sorcière qu’on amenait. Derrière lui arrivait un groupe de paysans sous les acclamations et les insultes de la population locale. Je ne la vis pas immédiatement, elle était masquée par l’attroupement et se protégeait des crachas et des injures sous les pans déchirés de sa robe de paysanne.
Elle semblait perdue au milieu de ce défoulement de frustration, et je pensais en voyant la foule arriver qu’il me serait encore une fois difficile de les convaincre qu’elle n’était sans doute pas sorcière, tout au plus légèrement plus intelligente qu’eux, peut être tout simplement trop forte pour n’avoir pas refusé les faveurs de certains ou trop jolie pour n’avoir pas éveillé la jalousie de certaines.

J’annonçais donc à la foule que j’entendrais les témoignage individuellement et que je m’entretiendrais avec tous ceux qui voudraient témoigner, afin d’établir justement la réalité des faits.

C’est peut-être naïf de ma part, c’est peut être aussi un peu prétentieux, mais c’est la seule satisfaction que j’ai encore à exercer ma fonction : rétablir les torts et les raisons dans de tels cas d’hystérie collective.
J’aime à penser que si je n’avais pas été là, la pauvre fille aurait été lapidée ou jetée hors de la cité, où elle n’aurait probablement connu de sauveur qu’un boucanier qui en aurait fait de la chair à plaisirs.

Après de nombreuses auditions au cours desquelles chacun eut l’occasion de se plaindre qui du mauvais temps, qui de son voisin qui labourait sur ses terres, qui du mauvais œil qui s’acharnait sur ses poules et les empêchait de pondre, tout cela bien sûr à cause de la sorcière, la mauvaise femme, que certains ne connaissaient même pas, qui avaient seulement entendu les cris dans la rue et avaient subitement trouvé une coupable à leurs problèmes, après deux jours d’auditions, j’en avais assez entendu pour établir que comme toujours dans ces cas une pauvresse avait été accusée par un mauvais bougre, et que la rumeur avait fait le reste… Il ne me restait plus qu’à m’entretenir avec elle pour comprendre quelle erreur elle avait commise, quelle sensibilité elle avait blessé qui n’avait trouvé d’autre issue que l’accabler plutôt que se remettre en question.

Monday, February 06, 2006

2. Je n'étais plus qu'à une semaine ou deux

Je n’étais plus qu’à une semaine ou deux de Malivar, et j’espérais enfin toucher mon salaire pour avoir sillonné une année durant les routes de l’Empire au service de l’Ordre ; je m’apprêtais surtout à prendre mon dû et démissionner, dégoûté que j’étais de ma triste prise de conscience qui s’était imposée à moi, qu’il n’y avait plus d’espoir de changer le monde, que tout était parfaitement maîtrisé, et que les seules hérésies s’élevant encore çà et là n’étaient tolérées que pour être mieux battues en brèche et dénoncées sur la place publique afin de renforcer le pouvoir en place et de justifier les moyens mis en place pour préserver l’Ordre.

Tous les adversaires de l’ordre avaient disparu depuis longtemps, et ceux que j’avais mission de débusquer et éliminer n’étaient que de pauvres hères incapables de mettre leurs talents au service d’une idéologie plus noble que leur propre survie, encore moins capable de s’organiser et de présenter une alternative à la situation existante.

La majorité des Citoyens de l’Empire était suffisamment satisfaite de l’ordre établi et vivait assez confortablement pour subir docilement le pouvoir léthargique de la capitale. La force du régime était de satisfaire la majorité dans ses attentes les plus prosaïques et d’avoir convaincu le monde qu’il n’existait pas d’ordre autre qui puisse assurer le même bien-être. Molle satisfaction et peur du changement étaient les piliers non déclarés de l’ordre, qui couvrait d’une chape d’ennui tous ceux qui, comme moi, rêvaient d’une vie plus gratifiante que celle qu’on leur assignait.

J’avais cru me divertir de cette vie rangée qu’on m’avait offerte en entrant dans l’ordre des inquisiteurs, j’avais cru découvrir en provinces les germes d’un nouvel ordre de vie, mais je rentrais bredouille.

Saturday, January 14, 2006

1. Mon nom est Alban

Mon nom est Alban, père Alban, inquisiteur de la Vraie Foi, en mission depuis cinq saisons déjà à travers les provinces du soir. Je suis le bras du pouvoir central de Malivar, chargé de débusquer et punir les charlatans fauteurs de schismes qui foisonnent en ces contrées reculées, coincées entre la sombre foret d’Hyveïn et les impénétrables Monts de la Nuit. Et de fait je n’y ai croisé où que j’aille que des faux prophètes, la plupart abusant de la crédulité des paysans désœuvrés.

Troisième fils de mon père, gouverneur central de la province méridionale d’Estang, j’ai eu droit a la même éducation que mes frères, mais n’ai pas hérité de la même charge. Alors que l’aîné de nous trois se prépare à la succession paternelle, et que mon second frère prospère dans le commerce de chevaux après un judicieux mariage, j’ai eu la chance de choisir librement ma voie, dans les limites de ce que mon rang me permettait. Hélas, attiré par les sirènes de la gloire, et entravé par celles du laisser aller, je n’ai fait que louvoyer parmi les cercles emmêlés des pouvoirs de Malivar la resplendissante, et ne suis finalement qu’un instrument des puissants, dont le rôle est d’étouffer dans l’œuf tout germe d’idée nouvelle.

Après m’être rapidement lassé de faire tour à tour le jeu des différents groupes d’influence de la capitale, alors que je n’étais qu’un jeune théologien chargé d’étudier la conformité des décisions des différents conseils directeurs de l’empire, j’avais cru partir à l’aventure et découvrir la liberté en acceptant cette mission en terres périphériques. J’avais en réalité choisi l’exil, fatigué par l’effroyable inertie de la vie dans le centre impérial et avide de rencontres surprenantes.

Et j’avais découvert bien rapidement que même en ces provinces du soir réputées en la capitale pour leur étrangeté, le pouvoir central faisait lourdement peser son influence sur la vie quotidienne des fidèles. Pas une ville qui ne soit gouvernée par le neveu ou le cousin d’une famille capitale, pas un village qui ne soit sous la coupe d’un intégriste de la foi dépêché par l’Eglise Véritable. Et pourtant une vigueur certaine tentait de se faire jour, comme tapie dans les contreforts des monts de la nuit ou dans les profondeurs de la forêt d’Hyveïn, prête à se répandre dans l’empire aussitôt que l’étau se desserrerait. Et je n’étais qu’un rouage de la machine qui figeait les choses dans leur état, qui tentait de maintenir l’ordre véritable et inaltérable qui durait déjà depuis deux siècles, depuis que les forces septentrionales avaient été vaincues et les penseurs de la polyarchie exterminés.

Aujourd’hui le danger avait glissé du nord à l’ouest, et l’Eglise avait la prémonition que les événements isolés de ces contrées n’étaient que les signes avant coureurs d’une plus puissante remise en question de l’ordre. On assistait fréquemment aux manifestations de quelque pseudo-médecin ou soi-disant philosophe altérisant qui enseignaient les miracles de la nature et l’essence cachée des choses, toujours appuyant leur discours sur d’habiles supercheries qui passaient pour l’expression d’un véritable pouvoir aux yeux de l’assistance crédule. C’était mon rôle de les confondre, et de réparer l’hérésie naissante en dénonçant les faux procédés pour prêcher la Vraie Foi. J’avais d’ailleurs moi aussi recours a quelques subtils artifices me permettant de convaincre les faibles d’esprit, mais ceux-ci étaient l’apanage des inquisiteurs… La plupart de ces hérétiques était facile à annihiler, n’en usant ainsi que pour l’appât du gain, pour vivre grassement aux frais de ceux qui les écoutaient. Il m’était arrivé cependant, rarement, d’avoir à faire face à de vrais penseurs qui tiraient leur pouvoir sur les foules de leur charisme et de leur habileté à convaincre leur public et qui ne faisaient qu’exprimer ce qu’il pensait depuis toujours. J’avais moi aussi été formé aux arts de la rhétorique et du beau discours, et un duel oratoire me déplaisait rarement. J’avais ainsi acquis une certaine capacité à rallier les foules à la justesse de l’orthodoxie officielle alors que j’en étais moi même de moins en moins convaincu.

Et ce jour-là j’étais sur la route du retour quand j’entendis parler d’un phénomène extraordinaire, que je n’avais jamais rencontré, d’un enfant qui pouvait changer les pierres en arbres…

0. Préface

Ce blog est une tentative d'écriture...
L'objectif est de publier une ou deux fois par mois la suite des aventures de mon personnage,
Evidemment la fréquence des publications risque d'être pour le moins irrégulière, mais peut être la conscience d'un lectorat m'incitera-t-elle à plus d'assiduité?
N'hésitez pas à commenter, à protester ou suggérer si vous voulez orienter l'aventure,
Après tout, pourquoi ne pas faire de ce feuilleton un livre dont vous seriez les scénaristes?